Les clowns lyriques – Romain Gary

Imaginez un homme quel qu’il soit. Imaginez-le noir ou blanc, efféminé ou le plus viril possible, les cheveux longs ou courts, de petite ou de grande taille, trapus ou frêle. Cependant, imaginez-le avec ce qui caractérise et ce qui unit dans l’absolu les plus illustres personnes que l’on connaisse – qu’elles soient vos grand-parents ou le dernier prix Nobel de la paix –, c’est-à-dire le panache. Cyrano me direz-vous, un panache intemporel et épique, un panache romanesque, un panache grandiloquent et intimidant ! Non. Un panache fait d’idées.

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Les idées. C’est en cela que Les Clowns Lyriques de Romain Gary se démarque du reste. Il permet à des conceptions antinomiques de s’associer naturellement. Le panache, revenons-en, qui est en temps normal régi par un dynamisme et un charisme hors du commun, se lie intimement aux idées, qui sont intrinsèquement personnelles. Vous l’aurez deviné, ce roman est complexe de par ses contradictions, mais tellement simple dans sa construction, qu’il en devient une référence pour tout amoureux transit. Car les personnages – ne faisant pas l’affront de nommer un « personnage principal », y en-a-t-il vraiment dans les chefs d’œuvre ? font tous partie d’un même univers où les liens entre les individus, qu’ils soient étroits ou non, régissent la plus phénoménale source d’inspiration qui puisse exister.

Pourquoi, dans ce cas, ce roman est-il si poignant et original ? Parce qu’il permet de lier, sur le fond, l’amour et la politique, partant du principe qu’ils participent tout deux à la construction d’un monde utopique. Les idées, les contradictions. Toujours. Car les personnes sont à la fois des écorchés vifs, des croyants au sens strict du terme, des fous, qui sont prêts à mourir pour une idée, ou même à vivre à travers elle… Néanmoins, la matérialisation de cette idée paraît à chaque fois comme éminemment dangereuse :

« Le communisme est une idée. Elle est très belle. On n’a pas le droit de juger une idée sur ce qu’elle devient quand elle se concrétise. Elle n’est pas faite pour ça. Une idée se casse toujours la gueule quand elle touche terre. Elle se couvre toujours de merde et de sang quand elle dégringole de la tête aux mains. Une idée ne peut être jugée par aucun des crimes que l’on commet en son nom, elle ne saurait être trouvée dans aucun des modèles qu’elle inspire. »

L’histoire est très bien menée, se découpant en plusieurs récits de vie qui s’entremêlent par la suite, mettant en exergue l’absurdité et le hasard des relations humaines, le tout avec un humour non dissimulé, et d’autant plus fort qu’il est mis en œuvre par des personnages burlesques et anxieux. Les relations humaines y sont enfin poussées à leur paroxysme. En définitive, tout est, ici, une affaire de relations humaines. La politique à travers « le socialisme à visage humain », l’amour passionnel, ou, et c’est peut-être le plus fort ici, l’amour désintéressé.

« Je me sens heureux, dit La Marne. C’est marrant, quand on vit entièrement aux dépens de quelqu’un, ça finit par devenir complètement désintéressé. Je ne me sens pas heureux pour lui, je me sens heureux pour mon propre compte. Le bonheur par procuration. Je suppose que c’est ça, la fraternité. »

La fraternité. Mot d’ordre, alors que le roman fut écrit en 1979, d’une société de plus en plus encline à l’individualisme et à l’égocentrisme. Nous nous retrouvons donc, durant quelques centaines de pages, dans un univers profondément humain, qui vous fera certainement sourire, réfléchir. Un moment de vie incroyable.


Romain Gary, Les clowns lyriques, Gallimard, Paris, 1979.


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